Victor Hugo et nous trois
Théâtre de l'Epée de Bois - Cartoucherie
Nous étions jeunes. Nous le sommes encore, bien sûr ! Dans notre tête, notre coeur, notre âme. Pourtant, bien des années sont passées depuis la création de ce spectacle. Ce fut dans les années quatre-vingt, à l'initiative d'Alain Mollot, le metteur en scène et directeur du Théâtre de la Jacquerie. Maryse Leroux avait fait le choix des textes. Le spectacle s'appelait alors Un oeil profond dans l'ombre et nous l'avons beaucoup joué, en France et même à l'étranger. En 1991, nous sommes partis en tournée au Zaïre, actuel Congo. Beaucoup de gens que nous avons côtoyés alors — spectateurs, participants de tous âges aux ateliers que nous donnions, qui faisaient des kilomètres à pied, en l'absence absolue de transports en commun, pour découvrir le spectacle — ont disparu. Des émeutes, des coups d'État les ont balayés de la surface de la Terre et depuis, la guerre sévit. L'écho de leurs voix scande encore dans nos mémoires : " Je misère, tu misères, il misère, nous miserons... " à l'issue d'un exercice sur un texte de Les Misérables. " Ce que Victor Hugo raconte, nous le vivons ici chaque jour ", nous disaient-ils et elles en éclatant d'un rire joyeux. Car malgré toute la misère du monde, c'est l'humour qui régnait, cet humour de chaleur et de rage qui foudroie les pires démons. Alain Mollot et Maryse Leroux sont partis rejoindre Victor Hugo depuis quelques années déjà. Nous avons retrouvé les textes, nous nous sommes retrouvés, nous avons retravaillé la mise en scène, à trois. Outre le plaisir de rejouer ensemble, nous découvrons la nécessité de reprendre la parole de Victor Hugo : que pouvons-nous faire, nous, ni politiques, ni militants acharnés, ni assistants sociaux, ni médecins ni... sinon arpenter les scènes, incarner poètes et voyous, monstres et innocents ? Et résister à la folie de ce monde avec notre arme : le théâtre. Nous voulons faire entendre autre chose que le bruit des armes, nous voulons par le jeu consoler, émouvoir, faire réfléchir. Voilà pourquoi nous sommes à nouveau sur les routes, avec Gwynplaine, Fantine, Valjean, Zubiri... Et avec celles et ceux qui, aujourd'hui comme hier, luttent pour que la paix et la beauté règnent sur cette planète.
7 minutes (Comité d'usine)
Théâtre de l'Epée de Bois - Cartoucherie
"Nous voulons être libres, mais nous avons peur de la liberté. Choisir, décider, est une obligation autant qu'une liberté." Stefano Massini
Dix femmes du comité d'usine de Picard & Roche attendent la onzième, leur porte-parole, qui depuis quatre heures négocie leur avenir avec les nouveaux patrons. À son retour, elles doivent voter au nom des deux cents ouvrières et employées qu'elles représentent. La proposition des costards-cravates est simple : si les ouvrières et employées de Picard & Roche acceptent de rogner sept petites minutes sur leur temps de pause du midi, l'usine ne fermera pas, et tous les emplois seront sauvegardés.
S'engage alors un thriller social qui ouvre une double réflexion sur la valeur marchande du travail et la prise de conscience des mécanismes de domination patronale. La proposition des nouveaux repreneurs, si elle semble honorable, impose à ces femmes un choix crucial. Pour sauver l'usine, leurs collègues, et elles-mêmes. À l'euphorie de la bonne nouvelle (l'usine ne ferme pas) succède un échange où chacune prend parti selon sa personnalité, son ancienneté, ses nécessités familiales ou personnelles, et son souci du collectif.
Qu'est-ce que nous sommes tous prêts à accepter pour garder notre boulot ?
C'est Blanche, la porte-parole du comité d'usine, qui pose la question. C'est aux autres, par leur vote, de répondre. Et au public de se faire sa propre idée. Une seule demande, presque anodine, un " pas " vers la direction, en renonçant à moins de la moitié de leur pause, donc à seulement sept minutes. Et seulement une heure pour choisir pour les deux cents employées de l'usine. Un ultimatum.
La pièce haletante de Stefano Massini nous immerge en temps réel dans les étapes tendues d'un cheminement capital. Une partition chorale sur le parcours de chacune vers une pensée commune, qui ouvre une réflexion sur la difficulté d'une démarche en collectif, sur ce que représente le fait de choisir, de se mettre d'accord, de se convaincre, de croire en la parole d'une autre. Ces femmes sont d'âges et de parcours divers, à des moments différents de leur vie ; chacune appréhende la situation à sa façon. C'est une pièce sur les limites, sur nos marges de renoncement. La pièce propose un théâtre politique, mais pas militant. Parce qu'un comité d'usine n'est pas un syndicat. L'enjeu central n'est pas ici la lutte elle-même, mais le trajet pour aller ou non vers elle.
Ce cheminement de pensée, qui traverse chacune des onze ouvrières et employées de Picard & Roche, en une heure, concentre dans la tension qu'il amène tout ce à quoi il faut renoncer pour avancer ensemble : d'abord, renoncer aux évidences, et consentir à un effort pour que l'usine ne ferme pas. Jusqu'où accepter de se compromettre ? La structure dramaturgique de ce huis clos nous fait suivre une pensée en mouvement dans un temps donné. Blanche, qui a représenté ce petit groupe durant la longue négociation avec les nouveaux patrons de l'usine, incite ses collègues à prendre le temps de réfléchir à ce que représente cette pause, a priori dérisoire face aux emplois sauvegardés.
Est-ce "un luxe ou un droit ?" demande-t-elle. Ces sept minutes cristallisent un rapport plus global au temps en nous conduisant à considérer ce qui est ou non essentiel. Et affirme aussi que cette même notion du temps joue toujours en faveur des patrons, qui ont les moyens d'attendre, et de faire monter la pression. C'est aussi une guerre d'usure, qui compte sur le découragement des ouvrières, sur le flétrissement de leur engagement.
Olivier Mellor