Dessorties deslivresetmoi

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Seul(e) en Scène: Le Tour du Théâtre en 80 minutes

-Ca tourne rond !
10/10

Surtout connu pour son parcours de journaliste, Christophe Barbier est aussi un passionné de théâtre, depuis toujours. Auteur de plusieurs pièces, il s'est également livré à la rédaction de l'incroyable ouvrage intitulé Dictionnaire amoureux du théâtre. De là à s'y essayer, pour de vrai, il n'y avait peut-être qu'un pas, mais de géant ! Eh bien il l'a franchi, et de façon gigantesque. Toute l'intelligence de l'écriture à laquelle on pouvait s'attendre est effectivement présente, qu'elle émane d'extraits de grands classiques ou de sa propre créativité. Le récit est structuré, exprimant d'abord ce qui pourrait s'apparenter aux coulisses, braquant les projecteurs sur le théâtre joliment mis à l'honneur. Quel bel éloge, rendu notamment aux comédiens, en témoignant de ce qu'est leur préparation, du niveau de trac ressenti ou encore de l'effet produit par le tant redouté trou de mémoire. Une pièce qui parle du théâtre, l'idée n'est certes pas nouvelle, mais le rendu est ici réussi. Le second volet est encore plus érudit, puisqu'il s'attarde essentiellement sur l'histoire du théâtre, remontant à quelques siècles en arrière pour ensuite suivre sa chronologie, retraçant ses déboires et ses succès, ses différentes phases allant de la tragédie à la comédie tout en abordant bien d'autres styles, ou évoquant sa renommée souvent ambiguë auprès des monarques tout comme du peuple. Le puits de science narre à l'instar d'un musée, dont le défi principal est systématiquement d'arriver à retenir les connaissances acquises. D'autant plus que si elles sont aussi nombreuses, ce n'est pas pour rien. Les 80 minutes revendiquées, de prime abord, ne donnent peut-être pas l'impression d'un long spectacle, cependant l'acteur joue avec rythme et énergie, rassurant le public sur le fait de ne pas avoir été volé (aucun risque de crier au vol, donc, comme Beaumarchais put le faire, participant ainsi à la genèse des droits d'auteur, anecdote citée dans l'une des répliques) et confirmant surtout que le fait de monter sur les planches n'était pas qu'une lubie mais un droit légitime, permettant à celui qui a tenu la plume d'endosser également le costume, et bouclant ainsi la boucle de ce tour du théâtre.
# écrit le 07 Janvier


Théâtre classique: Bouvard et Pécuchet

-Expérimental
8/10

Deux compères, Bouvard et Pécuchet, sont collègues. Ils partagent une certaine conception de la vie puis, rapidement, des centres d'intérêt qui deviennent bientôt de véritables obsessions. Se cultivant à l'envi et sans limite de domaines, ils veulent découvrir toutes les sciences et autres disciplines imaginables afin d'en devenir des experts. Pour cela, ils ont une méthode clairement définie : pas de théorie sans pratique. Les voilà donc partis, comme des apprentis chimistes, prêts à se livrer à tous types d'essais expérimentaux. Pas nécessairement concluants. Bref, ne leur permettant pas vraiment de décoller du niveau amateur. C'est évidemment cet aspect que Flaubert dessine, malicieusement et avec une délectation évidente, pour faire évoluer les personnages tout en leur attribuant une connotation ambiguë : plutôt attachants mais franchement ridicules. Au Théâtre de Poche Montparnasse, Marc Chouppart et Jean-Paul Farré semblent eux-mêmes faire preuve d'une belle complicité, qui sert le récit à travers des morceaux choisis, dans une mise en scène très sobre qui, comme souvent dans ce genre de cas, projette la lumière (tamisée) avant tout sur le texte. Et en l'occurrence, ce n'est pas n'importe lequel car cette œuvre, la dernière de l'auteur, n'a pas pu être achevée avant sa mort. Elle est ainsi souvent considérée comme son testament littéraire, partageant sa vision satirique de la société et de la bêtise humaine. Près de cent cinquante ans plus tard, les choses ont-elles fondamentalement changé ? Chacun en jugera à sa convenance mais force est de constater que les encyclopédies ont, elles, bel et bien été mises de côté.
# écrit le 15 Janvier


Théâtre: Château en Suède

-Glacial
10/10

Si la Suède n'est pas réputée pour sa chaleur, c'est peut-être précisément la raison qui a poussé Françoise Sagan à imaginer son histoire dans un tel endroit. Comme si le pays ne suffisait pas, l'action se déroule en huis clos, dans un château cerné par la neige, qu'il est tout simplement impossible de quitter... Une fois qu'un tel décor est planté, il faut y associer des personnages et là, le moindre que l'on puisse dire, c'est qu'ils sont tous très hauts en couleurs. Alors qu'un cousin éloigné rend visite à la branche de la famille vivant dans cette demeure, il ne sait pas exactement où il met les pieds. Chacun tenant un rôle précis, avec une loufoquerie extrême, il a beau lui-même ne pas être en reste, tout ce dont il est le témoin dépasse l'entendement. Allez, rien ne sert de minimiser le caractère des différentes membres, avouons-le, ils sont tous carrément barrés, faisant espérer qu'ils soient bien fictifs ou bien le fruit d'une écriture sous l'emprise de quelque chose de licite ou non, mais d'assez fort... On n'est pas simplement dans des fresques de la vie familiale mais dans une comédie de mœurs où les limites sont floues et bien souvent dépassées. Pour incarner ces trublions, il fallait une troupe de jeunes comédiens, représentée par la Compagnie du Colimaçon, dont l'énergie se construit au fur et à mesure de la pièce, avec une mise en scène qui, elle aussi, donne l'impression d'évoluer pour démarrer doucement avant d'entrer crescendo dans un rythme mouvementé. Le public est troublé, interpellé, alternativement apeuré et enjoué. Ce qui devait jeter un froid fait prendre quelques coups de chaud. Décidément, le climat est secoué et changeant mais au Théâtre de Poche Montparnasse, la saison théâtrale, elle, est à très bonne température.
# écrit le 15 Janvier


Théâtre contemporain: Dans 5 heures

-Pas une minute à perdre
8/10

Il y a des fois où le temps est compté. Où chaque seconde compte. Autant dire qu'il défile, lorsqu'il s'agit des dernières heures d'un condamné à mort. Tiré des propres écrits de Jacques Fesch, promis à une exécution en 1957, le récit que Fitzgerald Berthon retranscrit en seul-en-scène est plus que poignant, il est vertigineux. Pendant les trois années de détention que son homicide accidentel d'un policier a occasionnées, l'homme se convertit au catholicisme, se réfugie dans la prière, plus profondément encore, la paix intérieure, et bien entendu, l'écriture, dans laquelle il livre pensées et états d'âme. La religion n'a pas sauvé sa vie, mais a probablement délivré son esprit, seul élément de son corps à ne pas être emprisonné et pouvant peut-être même, selon certaines croyances, échapper à la mort... Difficile d'imaginer une mise en scène joyeuse, positive ou même lumineuse. Non, tout y est sombre, à commencer par le sujet. Et cependant, dans un espace confiné, le comédien parvient à se mouvoir sur les planches, derrière des barreaux supposés, tout en intensité. Il n'est pas ici question de relativiser un acte criminel, mais d'entrer en communion avec ce qu'un être humain peut traverser en terme de remords, de doutes ou de convictions, dans une époque où l'on punissait encore de façon irréversible, s'octroyant la possibilité légale de faire usage d'une machine léthale, d'ôter une tête et de prendre une vie. Et effectivement pas n'importe comment car non, la guillotine n'appartient pas qu'à l'époque des rois ; d'autres, bien plus récemment, y ont eu droit.
# écrit le 17 Janvier


Théâtre contemporain: Killer Joe

-Permis de tuer
10/10

Lorsqu'ils ont quelque chose d'inédit, certains films passent à la postérité. Par ailleurs, certains sujets ne sont traités qu'au cinéma. Imaginez que ces derniers passent de l'écran aux planches, cela serait déjà bien original. Alors pour peu que la séance soit interdite aux moins de seize ans, pour sûr, c'est qu'on le tient, notre concept théâtral inédit ! Bon, vous avez compris : attachez vos ceintures car les comédiens mettent le turbo dès le démarrage. Killer Joe, c'est l'homme que l'on appelle quand on a un souci à régler. Plutôt du genre humain (le souci, pas l'homme, qui n'est autre que flic le jour, tueur à gages la nuit...). Quand le crime est le moteur principal de la narration, la couleur est donnée. Mais elle ne tarde pas à s'assombrir, car personne n'est très clair. Et pas vraiment net non plus. L'admirable jeu de Benoît Solès, Olivier Sitruk, Rod Paradot, Pauline Lefèvre, Carla Muys, avec qui l'on partage la scène, nous plonge dans la noirceur de l'âme la plus totale, celle de personnes désemparées qui perdent peu à peu le contrôle de leur vie, se livrant ou cédant à la pression psychologique, au harcèlement, n'ayant de toute façon plus de cadre ni même de repères éthiques. De l'humour, il y en a par moments car dans toute cause perdue, seul le rire permet une légère décompression mais il ne faut pas s'y tromper, tout ceci n'est qu'une façade. En réalité, l'oppression est à son comble, évoluant au rythme de la basse live de Neil Chablaoui qui nous fait voyager outre-Atlantique, dans l'habitation modeste d'une famille du Texas profond qui, ne se contentant de toucher le fond, parvient à s'enliser encore un peu plus, jour après jour. Quel sera donc celui de leur délivrance, et comment celle-ci prendra forme ? A chacun son destin, à moins que d'autres en soient maîtres... Cette pièce est mortelle, toute sortie est définitive. On ne doit pas venir la voir par hasard. On ne peut pas en ressortir indemne. Mais assister à ce spectacle sidérant procure une joie indéniable. Et après ça, on peut mourir tranquille. Enfin le plus tard possible, mais tranquille.
# écrit le 24 Janvier


Policier et thriller: La zone indigo

-Danger écarté
10/10

Dans sa nouvelle pièce, La zone indigo, Mélody Mourey a encore fait du grand... Mélody Mourey. Après ses trois précédents chefs d'œuvre, Les Crapauds fous, La Course des géants et Big Mother, qui ont totalisé pas moins de 12 nominations aux Molières (ce qui est aussi herculéen que les 12 travaux), sa dernière création ne va pas non plus passer inaperçue. Elle a l'imagination et l'audace d'associer des thématiques variées et plutôt d'actualité, telles que la géopolitique, l'écologie, la technologie et la politique intérieure. Il serait déjà difficile de se frotter à un seul d'entre eux ; elle les prend tous de front. Avec, notamment, un régime fascisant, que l'on pourrait imaginer dans un futur lointain, si l'on n'avait cette étrange sensation que l'avenir se rapproche avec le doigt appuyé sur la touche "accélération". Attention, danger : qu'il serait facile de tomber dans la facilité ! Mais non, la démagogie est bannie, l'auteure et metteuse en scène s'empare du sujet avec finesse et subtilité. Comme d'habitude, intrigue, rythme et bouleversements imprègnent le récit offert sur un plateau d'argent à de brillants comédiens. Dans ce thriller d'anticipation, les cachalots, pris pour cible par les gouvernements, et sur lesquels se penche une poignée de scientifiques, ont un langage que l'IA peut permettre de décrypter. L'intelligence du texte, elle, n'a rien d'artificiel ; elle est reine et mérite incontestablement de ne pas être seulement nominée, mais royalement couronnée de succès.
# écrit le 01 Février


Comédie: Sherlock Holmes contre Conan Doyle

-Avis
4/10

Malgré quelques accessoires qui confèrent du caractère à la pièce, l'ambiance est un peu lourde et monotone, avec son éclairage tamisé, un côté presque noir et blanc. A vouloir incarner le flegme britannique, l'écriture, comme le jeu (hormis celui de Sherlock), manquent de panache. On est face à l'illusion d'un texte soi-disant cérébral mais qui ne parvient pas à tirer le trait jusqu'au bout. C'est dommage quand l'idée n'accouche pas du résultat attendu, alors que l'échographie promettait une petite merveille. Heureusement qu'un héros est éternel et que ce n'est pas la première déconvenue qui empêchera d'écrire le chapitre d'une prochaine venue. Elémentaire.
# écrit le 07 Février


Théâtre dramatique: Denali

-Noirceur dame
10/10

Relatant un meurtre remontant à 2019, Denali permet de faire la lumière sur une affaire bien sombre. Totalement noire et sinistre, en fait. Une gamine de l'Alaska, naïve et vulnérable, se retrouve, pas vraiment malgré elle mais pas non plus de son plein gré, presque commanditaire d'un assassinat. Et pas de n'importe qui : d'une copine. Les enquêteurs vont avoir un peu de fil à retordre pour comprendre le mobile du crime, le rôle des personnes impliquées et par-dessus tout leurs mensonges. Tous sont si jeunes. Il leur a suffi d'une arme, à portée de main... Dans une mise en scène brillante et époustouflante, Nicolas Le Bricquir donne vie à son texte en ayant recours à de nombreuses techniques pouvant parfois rappeler certaines fictions, même s'il s'agit là d'une histoire malheureusement bien réelle. Une salle d'interrogatoire, qui se partage en deux dans la profondeur pour faire découvrir l'envers du décor, une autre scène laissant entrapercevoir les reconstitutions, elle-même isolée par un écran visant à maintenir une certaine distance et à projeter toutes sortes d'images ou de vidéos (parfois un peu trop) sur la toile : la modernité est omniprésente et permet de replacer le récit dans la réalité de ces adolescents dont la vie est évidemment liée aux téléphones, aux réseaux sociaux, jusqu'à pénétrer leur intimité. Les économies réalisées sur l'éclairage (c'est décidément une pièce engagée...) et la bande sonore créent également une dimension inquiétante et participent en tout cas à une ambiance pesante, où le suspense est haletant et où l'empathie n'est pas la meilleure alliée car elle rend l'intrigue difficilement soutenable. Elle prend aux tripes, provoque quelques palpitations au cœur et tire les larmes : les organes sont mis à rude épreuve tandis que vous sentirez votre chair... de poule.
# écrit le 07 Février


Comédie musicale: Chicago, le musical

-C'est pas Versailles, ici ?
10/10

Chicago... le nom fait voyager, voire rêver, lorsqu'il est associé à Broadway, le lieu de tous les superlatifs. Breaking news, la comédie musicale a décidé de s'installer pour plusieurs mois (incluant des prolongations) à Paris. Le décor n'est pas des plus impressionnants, mais cela n'enlève rien au show à l'américaine, qui rend hommage aux immenses titres de l'oeuvre, incarnés par des personnages emblématiques. Au chant, il faut ajouter la danse, car les nombreux tableaux sont très chorégraphiés. Et bien entendu, tout cela ne peut se faire qu'en musique, avec un orchestre live qui fait résonner des sonorités souvent jazz de cabaret. L'ambiance est créée, il n'y a plus qu'à dérouler le fil de l'histoire, pas très glorieuse pour celles qui finissent incarcérées, bien que l'on s'attache irrésistiblement à ces femmes au passé lourd mais à la personnalité parfois plus légère, et qui savent en tout cas s'appuyer sur leur(s) charme(s) pour obtenir gain de cause. Il est question de séduction, de machisme mais aussi d'une caricature de la société qui est dépeinte avec une ironie savoureuse : tous les prétextes sont bons pour se moquer de la cupidité des hommes, comme les journalistes qui se laissent abuser tant qu'ils y trouvent leur intérêt, avant de passer eux-mêmes à une affaire plus croustillante, qui ravira l'opinion en faisant couler plus d'encre et s'écouler plus de quotidiens. De la forme, du fond, la boucle est bouclée : dans cet art complet et de qualité, le spectacle peut continuer. Sous la chaleur de Chicago, il y a des bas et des hauts, qui jettent parfois un froid puis, sans prévenir, provoquent un coup de show !
# écrit le 23 Février


Théâtre contemporain: Saint-Exupéry, le commandeur des oiseaux

-Une prestation de haut vol
10/10

En voulant se pencher sur les grands hommes du vingtième siècle, il n'y avait pas la moindre chance pour que Franck Desmedt puisse occulter Antoine de Saint-Exupéry. Il est d'ailleurs difficile de résumer ce personnage en un seul mot car si tout le monde l'associe évidemment au Petit Prince (toujours le livre le plus traduit au monde après la Bible), on sait aussi que son autre métier phare, qui l'a peut-être fait voyager encore plus que son imagination, c'était celui d'aviateur. En l'occurrence, dans l'Aéropostale, sur plusieurs continents avant que l'année 1931 mette fin à sa mission en Argentine. Puis, un peu plus tard, lorsque le temps fut venu de prendre son envol, au début de la guerre, aux côtés des forces militaires. Et donc au nom de la liberté, ce qui était sans doute le deuxième dénominateur commun avec la vocation d'écrivain, métier pour lequel ses vols, mais aussi un malheureux crash dans le désert, ont nourri son inspiration. Le comédien, quant à lui, prend de la hauteur pour narrer une vie bien remplie. Distingué d'un Molière pour son rôle dans Adieu Monsieur Haffmann, il a ensuite fait un looping sur la route du seul-en-scène, lui apportant une belle renommée avec La promesse de l'aube (Romain Gary), puis Kessel et Saint-Exupéry. Des pointures auxquelles seul un acteur bien chaussé peut rivaliser. Là est précisément sa force et bien qu'il soit en solo sur les planches, il occupe littéralement l'espace, de la terre au ciel, nous faisant presque toucher du doigt les étoiles. Entre rythme et poésie, l'écriture est intelligente (avec deux "l"), touchante et rend un bel hommage conjoint aux arts que sont la littérature et le théâtre. Et à l'aviation, bien sûr, puisque la mise en scène de Benoît Lavigne nous fait décoller (avec deux ailes) sans ménagement, avant de redescendre tout en douceur, emplis d'images de la tête jusqu'au cœur.
# écrit le 23 Février



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